Léon BOURRIER
La guerre 1914-1918 en rimes
Les Presses Littéraires 2003

MAM-poilu

 

VEUVE DE GUERRE

La vieille vit toujours ; elle est seule... Naguère,
Elle allait, amoureuse, au bras de son époux ;
En mil neuf cent quatorze, au début de la guerre,
Elle a pu simplement lui donner quatre sous

Avant de le voir, fier, conduit par deux gendarmes,
Partir vers un destin que plus d'un ignorait ;
Elle savait pourtant qu'il existait des armes,
Certaine que son homme un jour les manierait.

De plaines en vallons, à travers la campagne,
Le brave paysan devenu le poilu
Ecrivit quelquefois d'un coin de la Champagne
Un petit mot d'amour trop rapidement lu.

L'épouse assurément reçut plus d'une lettre ;
Plus tard un télégramme entouré d'un trait noir ;
Quand il ne vint plus rien, à travers sa fenêtre
On la vit essuyer les pleurs du désespoir.

Je n'aurais pas voulu que mon poème émeuve
Mais Verdun eut raison du jeune moissonneur ;
Marie est devenue l'inconsolable veuve,
Etienne un soir d'automne est mort au champ d'honneur.

Dans le soir finissant, quand la lune musarde,
La place du village enserre un monument ;
Sur le socle en granit, montant toujours la garde,
Un malheureux poilu veille éternellement.

On aperçoit alors passant près de la stèle
Une ombre qui sans bruit vient se mettre à genoux ;
Et tandis que là-haut la voûte se constelle
De mille petits feux, l'écho dit : "Garde à vous !"