De Marguerite DUPORTAL

                                           LE BAISER D'ADIEU

On mobilise..... on part.

                                            Sur le quai de la gare,

Près de ceux qui s'en vont, sans cris et sans bagarre,

Des groupes de parents, d'amis se sont formés.

Les futurs combattants, encore pas armés,

N'emportent, avec leurs deux paires de chaussures,

Qu'un peu d'argent, logé dans une poche sûre.

Mais leur meilleur bagage et le plus réchauffant,

Celui qui va tremper le coeur de ces enfants,

C'est le regard d'amour de tous ces yeux de femmes,

Et le dernier baiser où passeront leurs âmes.

On a tout ce qu'il faut pour vaincre, ayant cela !

Mère, soeur, fiancée, épouse, elles sont là...

Et chacune, étreignant fils, amoureux ou frère,

Fait un héros avec cette étreinte dernière !

Mots tendres, noms chéris, sont échangés, hâtifs...

A peine un mouchoir blanc sèche des pleurs furtifs :

- Au revoir, mon petit ! - Mon Jean ! - Bonsoir, soeurette !

- Bien des choses chez nous, Margot !

                                             La classe est prête.

Un tout petit soldat, seul, presque un gosse encor,

Partait sans que quelqu'un donnât le réconfort,

A son être angoissé, d'une chaude embrassade !

Triste, il les regardait, les heureux camarades,

Et songeait, soupirant d'un grand soupir profond :

"Un bon baiser d'adieu, ce doit être si bon !"

Alors Margot - vingt ans, teint rose et franche allure

Vit le le frêle soldat à la pauvre figure ;

Et, comprenant d'instinct tout ce qui se passait

Dans le coeur isolé de ce petit Français,

Marcha vers lui, disant :"Vous n'avez donc personne ?

Eh bien ! Je vous embrasse ! et que ça claque et sonne !"

Sur chaque joue elle appuya sa lèvre en feu,

Et le petit soldat eut son baiser d'adieu.

Il cria :" Vivent les Françaises !"  Les portières

Battirent, et le train courut à la frontière. 

30  août 1914