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Le 2 août 1914, l'ordre de mobilisation est affiché dans toutes les mairies de France. Dans chaque commune des Alpes Maritimes, le garde-champêtre, au son de son tambour l'annonce gravement.

A La Turbie....

                               

mobilisation

            

 

A La Turbie, Victor Roux, 24 ans, Pascal Coruzzi, 25 ans et François Lottié, 33 ans, découvrent l'affiche sur le panneau grillagé de la mairie.

Ils vont abandonner les travaux en cours, leur famille et leur village pour la plus grande boucherie du XXème siècle.

      "la mobilisation n'est pas la guerre"

                             mais elle n'en est pas loin.

Certains sont déjà dans l'armée lorsque le conflit éclate.

David GASTAUD, 21 ans se trouve au 112ème régiment d'infanterie à Toulon

et Sylvain VANCO, 22 ans, au 19ème régiment d'artillerie de Nîmes.

A cette époque, le recrutement des régiments est régional, le 15ème Corps d'Armée de la XVème région militaire se compose de soldats de 20 à 33 ans, venant des Alpes Maritimes, de l'Ardèche, des Basses-Alpes, des Bouches du Rhône, de Corse, du Gard , du Var et du Vaucluse.

Le 4 août, munis de leur feuille rose, Victor ROUX rejoint le 141ème R.I.à Marseille,

Pascal CORUZZI réintègre le 163ème à Nice

et François LOTTIE retrouve le 7ème bataillon de chasseurs alpins à Draguignan.

Ces deux derniers régiments, bien que de la XVème région ne feront pas partie du 15ème corps d'Armée.

Contrairement aux clichés enthousiastes   "tous à Berlin !"   la population est anxieuse.

Le 6 août, le 19ème R.A.C. avec Sylvain VANCO et le 40ème d'infanterie quittent Nîmes en train, pour constituer le 15ème corps d'Armée sur le front de l'Est, au sud de Nancy.

L'avant-garde du 15ème corps s'établit à Saffais au soir du 7 août.

Les 8 et 9 août, le reste de ses unités continuent à débarquer à Diarville.

Le 10 août, une partie du 15ème C.A., le 40ème R.I. de Nîmes, le 58ème R.I. d'Avignon et le 19ème R.A.C. de Nîmes cantonnent dans la région de Xures.

Les Allemands occupent le village de Lagarde et le Château de Martincourt à quelques kilomètres de là.

A part quelques rares coups de fusils entre éclaireurs, le secteur est calme.

Les consignes de Castelnau commandant le 15ème C.A. sont d'éviter tout accrochage tant que la concentration n'est pas terminée. Plusieurs patrouilles sont envoyées pour connaître le dispositif ennemi :

"L'ennemi occupe le village de La Garde ainsi que la cote 283 qu'il a organisée défensivement. On aperçoit une tranchée sur le versant ouest de 283. Le fond du ravin qui sépare cette position du mamelon Est de Xures présente des éléments de haies, près desquels sont creusés quelques trous de tirailleurs. La route de La Garde à Ommeray est également occupée par de l'infanterie à laquelle se sont adjoints des Hussards et des Chevaux Légers. L'effectif de l'infanterie ne peut pas être fixé d'une façon certaine, le développement des ouvrages permet de supposer qu'il peut être de deux companies. L'effectif des cavaliers est incertain. Il n'a pas été aperçu d'artillerie." 

Le commandant du groupe envisage alors de prendre le village de La Garde. Il décide que l'assaut aura lieu à 19h15 et donne les ordres en conséquence.

A 11h, le 40ème R.I. se déplace vers Parroy et doit attaquer dans la forêt.

A 15h le 58ème R.I. fonce sur Xures, avec comme objectif d'occuper la cote 283 dominant La Garde.

A 16h30, les 1ère et 3ème batteries du 19ème R.A. avec Sylvain Vanco, en position de tir au nor-ouest de Xures, pilonnent le village dont on aperçoit le clocher et la cote 283 au nord-ouest où se trouvent des tranchées ennemies.

A 19h15, comme prévu, le feu cesse. L'infanterie attaque, enlève sans peine la cote 283 qui semble avoir été évacuée et entre dans le village à 21h.

Selon toute apparence, les Allemands se sont repliés en hâte.

Côté français, aucune perte n'est à déplorer. La manoeuvre a réussi.

Lescot informe qu'il a enlevé La Garde à la baïonnette !

Cette relation provoque une réaction violente, visiblement son initiative n'a pas été appréciée.

A 22h, le 19ème R.A. revient à Xures.

A 23h, le 40ème s'organise pour défendre le village, côtés est et sud, le 58ème côtés nord et ouest. La nuit est tranquille.

A 3h du matin, les 1ère et 3ème batteries de 75 avec Sylvain VANCO repartent pour occuper leurs positions de la veille.

11 août, vers 8h30, on signale un fort détachement ennemi s'avançant par le nord-est, la 1ère batterie doit canonner l'artillerie, la 3ème tirer sur l'infanterie. Croyant n'avoir affaire qu'à quelques éclaireurs ennemis, la mise en batterie se fait lentement.

La 1ère mal orientée, mal placée, bafouille et finalement ne peut tirer; la 3ème au contraire, ouvre le feu sur l'infanterie ennemie. Aussitôt les premiers obus français tirés, les deux batteries sont prises sous le feu d'une artillerie allemande très supérieure en nombre. Les détonations affolent les chevaux. Les avant-trains sont abandonnés.

Vers 10h, les Bavarois traversent le bois et surgissent à quelques deux cents mètres des canons de 75. D'autres, émergeant des avoines, prennent notre artillerie de flanc, venant de la direction nord. Une grêle de balles s'abat sur les batteries.

Malgré la conduite courageuse des artilleurs français qui font le coup de feu à coup de mousqueton, le canonnier Sylvain VANCO se fait tuer sur place défendant héroïquement sa pièce. L'ennemi s'empare des canons.

Les servants sont à peu près tous hors de combat, peu réussissent à s'échapper.

Il est 10h45,

le premier Turbiasque,

âgé de 22 ans,

est tombé "Mort pour la France".

Dans le village, la situation n'est guère meilleure, la position est intenable. Le 40ème et le 58ème se défendent bravement. A 10h30, l'enveloppement est inévitable. L'ordre de repli est donné.

"Ordre du Général, retrait sur Parroy, au pas, quoi qu'il arrive, il y a assez de pagaille comme ça."

La retraite s'effectue d'abord à travers les prairies, puis sur le chemin de halage du canal.

Le bilan de cette attaque inepte est de 317 tués, 690 blessés, 928 disparus, 42 oficiers et sous-officiers hors de combat et 2 batteries d'artillerie perdues, alors qu'il fallait éviter les engagements inutiles et que la conquête de Lagarde ne revêtait aucun intérêt stratégique.

On commence déjà à douter de la vaillance des Provençaux.

Un lieutenant du 20ème C.A. déclare:

"Je parle ici au nom du Général Commandant de la Division de Cavalerie et déclare que le régiment n'a pas fait ce qu'il devait faire, qu'il a manqué au devoir militaire en ne tenant pas sur ses positions. Que le temps des discours d'Avignon (sic) était terminé et que la seule façon de laver la faute était de se sacrifier ici, que les Provençaux avaient prouvé ce qu'ils étaient" 

Réflexion lourde de conséquence qui aura des répercusions plus tard.

Le 15ème Corps continuera avec les Antibois du 111ème R.I. et Toussaint ANDREANI, les Toulonnais du 112ème R.I. avec David GASTAUD, les Hyèrois du 3ème R.I. et les Marseillais du 141ème R.I. avec Victor ROUX, il va participer à la bataille des frontières.

Il attaque Coincourt et Moncourt le 14 août où cette affaire, sous le feu d'une grosse artillerie habilement défilée, coûte aux 111ème et 112ème R.I., une centaine de tués et plus de 2 200 blessés.

Il progresse malgré tout et son avance s'achève à Dieuze les 19 et 20 août où il est décimé.

Il se replie sur ordre et abandonne La Lorraine à peine libérée.

Espinasse, commandant le 15ème corps, fait les comptes de ces deux jours : il a perdu 9 800 hommes et 180 officiers.

Quelques jours plus tard, à Paris, en guise d' "épitaphe" de ces malheureux, paraît un article incendiaire contre ces "troupes de l'aimable Provence" accusées d'avoir "lâché pied devant l'ennemi" article dicté par Messimy le ministre de la guerre en personne au sénateur-journaliste parisien Gervais.

La légende noire du XVème corps venait de naître.

              Maurice Mistre


 

Récit apocryphe et néanmoins véridique, écrit à partir de l'historique du 19è R.A., du fonds Belleudy et des écrits de Jules Belleudy, Claude Chanteloube et Maurice Mistre-Rimbaud.